C'est une photo en noir et blanc, prise sur la plage de Lacanau-Océan en 1958, qui a tout déclenché. On y voit sept hommes en ciré jaune, debout devant une embarcation de sauvetage à rames, le regard fixe et les traits tirés d'une longue nuit de mer. Parmi eux, le père de Maurice Dartiguelongue. Pendant des années, la photo est restée dans un tiroir. Quand Maurice l'a retrouvée en vidant la maison familiale, il a décidé qu'elle méritait mieux que l'oubli.

Maurice n'est pas historien. À la retraite depuis six ans, il a passé sa carrière comme technicien en électronique à Bordeaux. Mais il a grandi à Lacanau, fils et petit-fils de pêcheurs et de sauveteurs en mer, et il a dans les oreilles des dizaines d'histoires qu'il n'a jamais eu le temps de noter. En rejoignant le Comité de Lacanau de la Sauvegarde du Patrimoine Maritime Girondin, il a trouvé à la fois un cadre et des complices pour mener ce travail de mémoire avec méthode et humilité.

Son premier entretien, il l'a conduit avec André Soubeyre, 89 ans, l'un des derniers sauveteurs en mer encore en vie à avoir participé aux sauvetages à la rame dans les années 1950 et 1960, avant que les engins à moteur ne remplacent définitivement les embarcations traditionnelles. « André m'a raconté une tempête de novembre 1961 où ils ont sorti un équipage de pêcheurs en perdition à deux kilomètres du rivage, » raconte Maurice. « Trois sauveteurs ont failli basculer. Personne n'avait de combinaison isotherme. Ils avaient juste leur courage et leur connaissance de la houle. »

Depuis, Maurice a recueilli une vingtaine de témoignages, sous forme d'enregistrements audio et de photos numérisées. Chaque entretien est transcrit, indexé et versé dans les archives du comité, avec l'accord de la famille. Il travaille aussi à reconstituer la liste complète des membres des stations de sauvetage de la côte girondine entre 1900 et 1970, en croisant les archives de la SNSM, les registres paroissiaux et les journaux d'époque conservés à la médiathèque de Lesparre. Un travail de fourmi, patient et essentiel.

« Ils ne parlaient pas de ce qu'ils faisaient comme d'un héroïsme. C'était normal, c'était le devoir du rivage. Si un bateau était en péril, on y allait. »

— Maurice Dartiguelongue, bénévole du Comité de Lacanau

Ce qui le touche le plus, dit-il, c'est la discrétion de ces hommes. « Ils ne parlaient pas de ce qu'ils faisaient comme d'un héroïsme. C'était normal, c'était le devoir du rivage. Si un bateau était en péril, on y allait. » Cette culture du service silencieux, Maurice voudrait qu'elle soit connue des plus jeunes, qui grandissent dans un monde où l'Atlantique est avant tout un terrain de jeux. Rappeler que la mer peut tuer, et que des hommes ordinaires se sont levés pour l'affronter nuit après nuit, lui paraît urgent.

Une exposition itinérante, préparée avec les autres bénévoles du comité, doit circuler dans les médiathèques et les écoles du Médoc à partir de l'automne prochain. Elle présentera une sélection de portraits photographiques, d'objets de sauvetage — gilets, cornes de brume, filin de secours — et d'extraits d'entretiens audio. Maurice espère que des familles du littoral reconnaîtront un visage, un prénom, et viendront compléter l'archive. « La mémoire ne se garde pas seul, » dit-il simplement. « Elle se partage. »