Le lac de Lacanau, avec ses 2 000 hectares d'eau douce encadrés de pins maritimes et de roselières, a longtemps été le garde-manger des villages environnants. Avant que la pêche professionnelle ne recule et que les supermarchés ne s'imposent, chaque famille de pêcheur avait ses spots secrets, ses filets marqués d'une couleur reconnaissable et ses rituels du matin. Ces savoirs, accumulés sur plusieurs siècles, ne figurent dans aucun manuel. Ils vivent dans les gestes, dans les mots gascons du bord de l'eau, et dans la mémoire de quelques anciens que le comité s'emploie à rencontrer avant qu'il ne soit trop tard.
La pêche lacustre traditionnelle à Lacanau reposait essentiellement sur trois techniques : la pêche au tramail, la nasse à anguilles et la ligne de fond. Le tramail est un filet à trois nappes superposées — deux filets à grandes mailles encadrant un filet à petites mailles — qui piège le poisson quelle que soit sa taille lorsqu'il tente de passer. Son installation demande de lire le fond du lac : savoir où les herbiers s'arrêtent, où la vase cède la place au sable, où les brèmes remontent la nuit pour frayer.
Placer un tramail correctement est un art à part entière. On commence par la reconnaissance de la zone à l'aviron, en sondant avec une perche de bois. Le filet est ensuite déployé en arc de cercle depuis la pinasse, avec des flotteurs en liège à intervalles réguliers et des plombs le long du bourrelet bas. L'ensemble doit rester tendu mais pas rigide : un filet trop tendu résiste au courant et arrache ses piquets, un filet trop mou forme des poches où le poisson glisse sans se prendre. La bonne tension, c'est l'affaire de l'expérience accumulée saison après saison.
La nasse à anguilles, tressée en osier ou en rotin, obéit à une logique différente : elle exploite le comportement fouisseur de l'anguille, qui cherche à se cacher dans des espaces étroits. La nasse est posée au coucher du soleil, orientée face au courant dominant, et relevée à l'aube. Son goulot intérieur en entonnoir permet à l'anguille d'entrer facilement mais l'empêche de ressortir. Fabriquer une nasse à l'ancienne prend plusieurs heures ; les bénévoles du comité proposent des ateliers de tressage où chacun peut apprendre cet artisanat qui a presque disparu des pratiques locales.
« Ce n'était pas de la superstition : c'était de l'observation patiente, accumulée sur des années et transmise dans des phrases courtes au coin du feu entre deux relevés de filets. »
— D'après les entretiens du Comité de Lacanau avec les anciens pêcheurs du lac
Ce qui frappe, lorsqu'on interroge les anciens pêcheurs du lac, c'est leur connaissance météorologique fine. Ils savaient lire les nuages du matin pour prévoir si le vent de mer tournerait avant midi, ils connaissaient les effets de la lune sur l'activité des poissons, ils remarquaient les jours où les libellules rasaient la surface en signe de beau temps stable. Ce n'était pas de la superstition : c'était de l'observation patiente, accumulée sur des années et transmise dans des phrases courtes au coin du feu entre deux relevés de filets.
Aujourd'hui, le comité de Lacanau travaille à recueillir et à documenter ces savoirs avant qu'ils ne disparaissent définitivement. Des sessions d'enregistrement audio avec les anciens pêcheurs sont organisées tout au long de l'année, et des sorties en pinasse avec démonstration de pose de filet sont proposées aux groupes scolaires et aux associations. L'objectif n'est pas de recréer une économie de pêche disparue, mais de préserver la mémoire vive d'un rapport au territoire qui a façonné l'identité de toute la région girondine pendant des siècles.